Dans un blog du 24 février dernier, j’avais, sous le titre de son ouvrage « Négocier avec le diable », rapporté quelques propos de M. Pierre Hazan, médiateur dans les conflits armés.
Au moment où des vierges effarouchées reprochent à M. Orban de tenter de parler de paix avec M. Poutine, peut-être serait-il nécessaire de rappeler certains passages de l’ouvrage dont la RTS avait d’ailleurs rendu compte dans son émission Géopolitis du 14 janvier dernier.
En p. 15, M. Hazan écrit : « La recherche de la paix avait désormais pris le pas sur la recherche de la justice. J’abandonnais l’éthique de conviction et la dénonciation des criminels de guerre pour l’éthique de responsabilité ».
Une éthique de responsabilité
Le mot est lâché : responsabilité pour les milliers de morts et de blessés dans les deux camps, pour les affreux dommages civils et matériels, du côté ukrainien plus, évidemment, que du côté russe vu l’interdiction (indispensable pour éviter l’escalade de la guerre) d’utiliser les armes otaniennes contre la Russie, mais dommages économiques du côté russe aussi, à cause des sanctions, et du côté occidental, à cause des mêmes sanctions – dont on sait qu’elles atteignent rarement le but visé chez l’ennemi et nuisent plus aux civils qui n’y peuvent rien qu’aux chefs d’Etat dont les actes en sont la cause.
Et M Hazan de poursuivre en p. 17 -18 : « Cette éthique de la responsabilité n’est pas sans risque pour les médiateurs….. Décider du moindre mal dans le feu de l’action n’a rien d’évident…. Selon l’éclairage, la même action peut être interprétée comme une démarche salvatrice qui a préservé des milliers de vies ou comme un acte criminel passible de poursuites pénales ».
M. Orban cherche-t-il à être un médiateur?
Je ne sais pas quel statut il s’attribue, mais du moment que M. Zelensky avait interdit à la Suisse d’inviter M. Poutine aux pourparlers du Bürgenstock et qu’aucune paix ne peut être négociée ni conclue honnêtement en l’absence d’un des belligérants, il est souhaitable d’écouter au moins chacun d’eux séparément. M. Orban ne fait que ce que les autres chefs d’Etat européens – pour ne pas parler des Etats-Unis dont le Président est toutefois trop empêtré dans sa campagne électorale pour se soucier réellement de morts, de blessés, de destruction puisque cela ne se passe pas sur ses terres – auraient dû faire s’ils n’étaient pas aveuglés par la conviction qu’ils sont le Bien luttant contre le Mal. M. Orban essaie de faire ce que la Suisse aurait dû pouvoir faire si elle avait gardé le cœur haut donc neutre au lieu de tomber dans le piège du Bien et du Mal absolus
L’objet de la négociation
Lors d’une négociation, chaque partie commence par demander le maximum, voire un peu trop. On ne saurait s’offusquer de ce que M. Zelensky prétende que la Russie doit rendre la Crimée et les territoires occupés en Ukraine, ainsi que réparer les dommages causés. On ne saurait non plus s’offusquer de ce que M. Poutine prétende garder la Crimée et les territoires conquis – et refuse de fournir toute indemnisation. Les belligérants ne peuvent avoir une chance de se mettre d’accord qu’en cédant un peu chacun quelque chose et la seule manière de ne pas perdre la face quand on cède, c’est d’avoir fait une demande d’origine exagérée si bien que la solution définitive pourra avoir un air de « bon sens » commun. Nul ne commence une négociation en proposant le minimum au-dessous duquel il a décidé de ne pas descendre. Et il faut reconnaître que la Crimée n’est pas l’objet du conflit actuel.
Puissent les chefs d’ Etats de l’Union européenne cesser de crier à la trahison de M. Orban, considérer enfin que sa démarche est aussi la leur, puisqu’il préside l’Union, et qu’il est ainsi temps que l’initiative politique ne soit plus laissée qu’à l’OTAN (= USA) ou à M. Stoltenberg, d’ailleurs en fin de règne. La paix en dépend probablement.