Le Général avait-il tort ou raison?

« Le Temps » vient de publier plusieurs articles fort intéressants rappelant les relations secrètes et personnelles du Général Guisan avec des généraux français au début de la 2e guerre mondiale, voire des plans stratégiques communs – secrets – au cas où l’armée allemande envahirait certains points du territoire suisse, menaçant ainsi la France.

Il ne s’agit pas ici de revenir sur les différentes péripéties qui ont suivi la découverte des documents secrets concernant ces relations et que le Temps a rappelés, mais de se pencher sur la qualification de ces relations entre généraux, qui se déroulaient à l’insu de leur gouvernement respectif : s’agissait-il d’une sorte de trahison, voire, pour la Suisse, d’une entorse à la neutralité ? Nous aimerions assister à un débat entre spécialistes du droit international à ce sujet, ou mieux, entre diplomates, car la réponse à la question n’est nullement évidente.

Il convient, selon nous, de se placer à deux points de vue successifs : celui d’un chef de guerre, in casu, le Général Guisan, et celui de la neutralité.

En sa qualité de chef de l’armée, le Général doit prendre toutes les mesures – de nature militaire – pour assurer la protection de son pays. S’il constate l’existence de points faibles, voire de trous dans les lignes de défense frontière, il peut être de son devoir de prendre contact avec des responsables militaires étrangers qui pourraient souffrir, eux aussi, de l’existence de ces « trous de sécurité ».  Ce sont alors des contacts entre professionnels parlant la même langue professionnelle, en dehors de toute dépendance du pouvoir politique qui doit rester tenu à l’écart. La neutralité n’est pas en jeu. La responsabilité personnelle du Général, voire sa réputation, étaient en jeu et il le savait sans doute et assumait ce risque.

La neutralité, elle, relève du pouvoir politique. Si c’était le gouvernement suisse qui avait pris ce genre de contact avec des généraux français, il aurait violé son obligation de neutralité et trahi tant le Pays que les belligérants quels qu’ils soient.

Certes, c’est facile à dire, aujourd’hui, après plus de 80 ans. Mais c’est aussi l’occasion de réfléchir, en pleine période de désordre politico-militaire mondial, aux exigences, aux nuances, au courage et aux complications diplomatiques qu’implique une neutralité responsable.

 

 

Vous avez dit « Neutralité armée »?

Un pays neutre n’est pas crédible s’il n’a pas une armée crédible. Mais encore faut-il s’entendre sur la notion d’«armée crédible ». Ce n’est pas qu’une question de capacité militaire, c’est aussi  et avant tout peut-être, la capacité et la volonté d’être « prêt à se défendre par soi-même ».

Il s’agit donc autant d’un état d’esprit que d’une aptitude technique. Osons le reconnaître, nous ne remplissons, en ce moment, aucune des deux conditions, pollués que nous sommes, depuis des décennies, par l’état d’esprit qui règne (régnait ?) au sein des pays de l’OTAN. L’OTAN, c’était l’Oncle Sam et on pouvait dormir !

 

Prêt à se défendre par soi-même ne signifie pas ignorer les autres et la complexité européenne

Cela signifie être le premier responsable de sa propre sécurité et concevoir le risque d’être menacé, en tant que pays neutre, comme lors de la dernière guerre mondiale. La neutralité armée n’implique pas d’ignorer les réalités. Il pourrait parfaitement s’avérer nécessaire, pour notre propre sécurité, d’être capable de collaborer avec d’autres. C’est une situation particulièrement délicate, la collaboration n’ayant pas pour but de participer à une guerre concernant les autres, pour se montrer solidaire et avoir la conscience tranquille, au risque de ne servir à rien. La collaboration doit éviter d’accroître le danger pour les autres pays  et pour nous-mêmes, en devenant une sorte de « trou tactique » dans leur défense globale. La capacité – suivant la situation – de se défendre avec les autres Etats européens, exige une aptitude à collaborer avec eux sur le plan militaire. Il s’avère ainsi logique que nous ayons des contacts militaires avec l’OTAN, mais…

 

Comme toujours dès qu’il s’agit de la neutralité, la difficulté réside dans la manière de communiquer

Il ne s’agit à aucun moment de « se rapprocher de l’OTAN » comme on le lit et l’entend souvent, mais bien de chercher, en tant que pays neutre, à ne nuire ni à notre sécurité, ni à celle de l’Europe. Un matériel compatible, des exercices communs peuvent représenter un moyen adéquat – ce à quoi nous veillons déjà mais en laissant trop souvent planer un doute quant à l’étendue de notre soumission à l’OTAN. Il ne doit s’agir que d’une coopération dans des situations précises de danger comme le dit l’initiative sur la neutralité soumise au vote en septembre prochain.

 

La neutralité doit être armée pour être crédible, mais elle doit aussi être sans cesse expliquée. Or, la communication est un art mal exercé, depuis des années, par notre monde politique. Comment être honnête et nuancé dans un monde devenu binaire ?  Difficile aussi d’être clair quand on veut feinter avec la vérité. La position du Conseil fédéral et du Parlement par rapport à l’initiative « sur la neutralité » est extrêmement inquiétante. Si le peuple et/ou les cantons la refusent, ce sera un suicide et le reste du monde rigolera. Si les deux l’acceptent, quelle confiance pourrons-nous avoir en nos autorités ? Puissent alors les élections fédérales de 2027 être l’occasion d’un sérieux coup de balai !

Une pandémie de haine

Qu’y a-t-il de plus contagieux que la haine ?

Pour s’en protéger, aucun vaccin, aucun remède, aucun confinement : beaucoup d’intelligence, de finesse, de maturité, d’humilité, de connaissance de l’histoire et de l’être humain, des qualités actuellement démodées.

La haine s’infiltre sans bruit, insidieusement, généralement sous le masque de la vengeance ou de la défense « légitimes » ou pour le moins « compréhensibles », de la justice, de la prévention. Elle franchit les frontières, elle pourrit peu à peu les sociétés civiles.

Les prémices de l’actuelle pandémie de haine remontent, en Europe, à l’invasion de la Crimée par la Russie (2013/14), aux troubles politiques internes en Ukraine, puis plus directement à l’invasion de l’Ukraine par la Russie (22 avril 2022). Au Proche-Orient, le coup d’envoi est donné par le massacre de Juifs perpétré le 7 octobre 2023 par le Hamas. Envahis ou massacrés, les peuples s’estiment légitimés à toute réaction. Chaque acte des uns constitue la justification des actes des autres, sans nuances, sans recherche de compréhension des causes.

A vrai dire, des foyers haineux avaient déjà « pré essaimé » aux Etats-Unis, à l’OTAN et dans toute l’Union européenne et ont saboté, dès l’origine, tout effort de paix diplomatique.

Rien n’est plus prolifique que la haine. On assiste maintenant à l’extension inquiétante de cette pandémie dans la société civile elle-même : l’Etat d’Israël rétablit la peine de mort, racisée, pour certains acte commis par des Palestiniens ; la France voit se réveiller dans le peuple le « goût de l’échafaud ».

Combien de temps résisterons-nous à cette dernière tentation ? Après tout, il y a toujours eu et il y a encore dans le monde des Etats qui pratiquent la peine de mort. !… Et même des Etats dits démocratiques ! Il suffira donc de demander son avis au peuple ! Quand on l’aura suffisamment biberonné à la haine, ce peuple – et à la peur ! – peut-être qu’il votera oui à la réintroduction de la peine de mort! … par « amour » de la justice et de la sécurité !… Parce que, en plus, la haine rend sourd, aveugle et idiot !