Un pays neutre n’est pas crédible s’il n’a pas une armée crédible. Mais encore faut-il s’entendre sur la notion d’«armée crédible ». Ce n’est pas qu’une question de capacité militaire, c’est aussi et avant tout peut-être, la capacité et la volonté d’être « prêt à se défendre par soi-même ».
Il s’agit donc autant d’un état d’esprit que d’une aptitude technique. Osons le reconnaître, nous ne remplissons, en ce moment, aucune des deux conditions, pollués que nous sommes, depuis des décennies, par l’état d’esprit qui règne (régnait ?) au sein des pays de l’OTAN. L’OTAN, c’était l’Oncle Sam et on pouvait dormir !
Prêt à se défendre par soi-même ne signifie pas ignorer les autres et la complexité européenne
Cela signifie être le premier responsable de sa propre sécurité et concevoir le risque d’être menacé, en tant que pays neutre, comme lors de la dernière guerre mondiale. La neutralité armée n’implique pas d’ignorer les réalités. Il pourrait parfaitement s’avérer nécessaire, pour notre propre sécurité, d’être capable de collaborer avec d’autres. C’est une situation particulièrement délicate, la collaboration n’ayant pas pour but de participer à une guerre concernant les autres, pour se montrer solidaire et avoir la conscience tranquille, au risque de ne servir à rien. La collaboration doit éviter d’accroître le danger pour les autres pays et pour nous-mêmes, en devenant une sorte de « trou tactique » dans leur défense globale. La capacité – suivant la situation – de se défendre avec les autres Etats européens, exige une aptitude à collaborer avec eux sur le plan militaire. Il s’avère ainsi logique que nous ayons des contacts militaires avec l’OTAN, mais…
Comme toujours dès qu’il s’agit de la neutralité, la difficulté réside dans la manière de communiquer
Il ne s’agit à aucun moment de « se rapprocher de l’OTAN » comme on le lit et l’entend souvent, mais bien de chercher, en tant que pays neutre, à ne nuire ni à notre sécurité, ni à celle de l’Europe. Un matériel compatible, des exercices communs peuvent représenter un moyen adéquat – ce à quoi nous veillons déjà mais en laissant trop souvent planer un doute quant à l’étendue de notre soumission à l’OTAN. Il ne doit s’agir que d’une coopération dans des situations précises de danger comme le dit l’initiative sur la neutralité soumise au vote en septembre prochain.
La neutralité doit être armée pour être crédible, mais elle doit aussi être sans cesse expliquée. Or, la communication est un art mal exercé, depuis des années, par notre monde politique. Comment être honnête et nuancé dans un monde devenu binaire ? Difficile aussi d’être clair quand on veut feinter avec la vérité. La position du Conseil fédéral et du Parlement par rapport à l’initiative « sur la neutralité » est extrêmement inquiétante. Si le peuple et/ou les cantons la refusent, ce sera un suicide et le reste du monde rigolera. Si les deux l’acceptent, quelle confiance pourrons-nous avoir en nos autorités ? Puissent alors les élections fédérales de 2027 être l’occasion d’un sérieux coup de balai !
La neutralité était considérée comme une grave menace pour l’OTAN durant la guerre froide. Comme une position politique qui était considérée comme une forme de défiance vis-à-vis du leadership anglo-saxon.
Je ne crois pas que les choses aient fondamentalement changé.
Il suffit de voir que le nombre des pays neutres ne cesse de diminuer, comme on l’a encore constaté avec la guerre en Ukraine.
De fait, il existe une réelle pression sur les pays neutres pour qu’ils cessent de pratiquer leur neutralité activement, sous peine de subir une forme d’isolement international.
Et donc, nos dirigeants sont contre toute forme d’affirmation de la neutralité.
Ils ne veulent pas subir les foudres de leurs « amis ».
Ils ne veulent pas non plus débattre à ce sujet avec la population.
C’est triste, mais la Suisse n’a jamais eu des dirigeants courageux de ce point de vue.
La neutralité, que la population perçoit comme un attachement à la paix, n’est pas vraiment aimée par nos dirigeants qui préfèrent s’aligner sur le plus fort, tout en utilisant la neutralité comme une carte de visite diplomatique, avec le chocolat et les montres.
Être «prêt à se défendre par soi-même», ou être «prêt à accepter de perdre ses enfants», comme le déclarait le chef d’état-major français Fabien Mandon en novembre dernier, suscitant une belle salve de réactions? En pratique, les deux choses ne sont pas fondamentalement différentes, si ce n’est dans la manière de communiquer…
Cela dit, une armée est crédible (du latin credibilis, croire) si un agresseur potentiel est amené à croire qu’elle sera capable de résister, garantissant par là sa fonction dissuasive. Car le but idéal d’une armée n’est pas de combattre, mais de dissuader.
Quant à la neutralité, elle est définie par les Conventions de la Haye de 1907, qui n’interdisent que trois choses à un État neutre: 1. d’envoyer des soldats combattre avec les belligérants (les quelques Suisses partis se battre en Ukraine, seront poursuivis pénalement à leur retour); 2. de mettre son territoire à disposition des soldats belligérants (la Suisse a refusé d’accueillir des soldats blessés, russes ou ukrainiens, pour se faire soigner chez nous car, blessé ou pas, un soldat reste un soldat); 3. de favoriser l’un des belligérants, en fournissant par exemple des équipements à l’un et pas à l’autre (pour l’instant, la Loi sur le matériel de guerre interdit toute fourniture aux belligérants. Un assouplissement de cette interdiction sera soumise au référendum).
Dans le conflit russo-ukrainien en particulier, la Suisse a respecté ces conditions, et par conséquent sa neutralité. Pourtant elle est largement perçue comme n’étant pas neutre, surtout à cause de la reprise des sanctions, dont les Conventions de la Haie ne disent rien du tout: l’utilisation de sanctions n’a été formalisée qu’à partir de 1945 (à l’article 41 de la charte de l’ONU) et n’est devenue un instrument usuel que depuis les années 1990 (la fin de la guerre froide).
Aujourd’hui, sanctionner à tort et à travers est une véritable marotte, souvent sans analyse sérieuse, ni de l’efficacité pour les pays qui subissent, ni de la nocivité pour les pays qui en décident! Il est donc nécessaire d’ajouter le refus des sanctions à la définition de la neutralité, comme le demande l’initiative.