La campagne relative à l’initiative sur la Neutralité a déjà pris un tour « empuanté ».
Commencée officieusement dès le début de l’été par l’évocation dans la presse des relations entre le Général Guisan et les Puissances limitrophes de la Suisse, moyen discret et lâche de jeter un discrédit sur un grand patriote en laissant sous-entendre qu’il se fichait de la neutralité, la campagne officielle débute, en tous les cas dans le journal « Le Temps » du samedi 8 août (p. 6), par la tonitruante annonce que la Russie « a une volonté de peser ouvertement sur une votation ».
La curée est lancée.
A vrai dire, je n’exclus nullement que la Russie (pour le OUI) comme d’ailleurs probablement l’Union Européenne (pour le NON) cherchent à influencer le résultat de la campagne, car cela devient une habitude internationale favorisée par les développements de la technique. C’est évidemment totalement inadmissible et malhonnête de quelque côté que cela vienne. In casu, en ce qui concerne la Russie, je n’y vois guère son intérêt, car une initiative n’a pas un effet rétroactif – à moins d’une disposition expresse qui d’ailleurs l’aurait dénaturée et aurait dû la rendre nulle. L’initiative actuelle n’exige pas de supprimer les sanctions déjà prises. Le Conseil fédéral était et restera totalement compétent pour décider de la manière dont la reprise ou l’adaptation des sanctions économiques, décidées par d’autres États, permet d’en éviter le contournement. Comme il l’a toujours pu, le Conseil fédéral pourrait certes décider de « réadapter » sa manière de reprendre les sanctions américano-européennes contre la Russie mais l’article constitutionnel ne l’y contraint pas. Il ne peut influencer la décision du Conseil fédéral que pour de nouvelles sanctions. L’article soumis au vote le 27 septembre ne fait qu’énoncer ce qui est la règle internationale de la neutralité en la matière. Rien de nouveau sous le soleil.
L’Union européenne, elle, pourrait avoir plus d’intérêt à influencer la campagne en faveur du NON – et pourrait être tentée de le faire par l’intermédiaire des milieux économiques, voire universitaires (très sensibles au chantage de la coopération scientifique), car le texte constitutionnel renforcerait l’obligation faite aux autorités fédérales de rester à l’écart de l’OTAN et d’une défense commune européenne et de se libérer de toute contrainte par rapport à la politique européenne des sanctions économiques.
Très entre nous, je craindrais plus la tentation d’influence étrangère pour le NON que pour le OUI, quand je pense aux « cris de joie » des USA et de certains Etats européens (la France notamment), quand la Suisse a – peut-être de manière très maladroite – sans autre explication, « repris » les sanctions contre la Russie. D’aucuns ont cru y voir la fin de cette neutralité qu’ils abhorrent d’autant plus qu’elle représente un atout dans l’influence économique et internationale de notre petit Pays.
(Correction ci-dessous en italique)
La vraie malhonnêteté éventuelle, dans la campagne qui vient de débuter, c’est la manière dont certains opposants à l’initiative ou certains journalistes, par exemple à l’occasion de l’interview d’un partisan de l’initiative, insinuent que les partisans du OUI sont des traitres à leur Patrie ou à leurs idéaux.
En voici deux exemples flagrants :
- L’article du Temps susmentionné se termine ainsi : « …Les fonctionnaires du Ministère russe des affaires étrangères connaissent leur métier, mais on peut aussi supposer que des suggestions ont pu venir de Suisse. Il y a un milieu pro Poutine très actif en Suisse qui est en bonne intelligence avec Moscou. Des membres de l’UDC se font régulièrement les porte-parole des thèses du Kremlin. Songez à l’élu UDC Guy Mettan, notoirement proche de Moscou, élu vice-président du parlement genevois. C’est une incongruité en Europe ».
Est-ce la sottise ou la malhonnêteté qui a inspiré ces lignes au journaliste ?
Correction: Le passage ci-dessus semble correspondre à l’avis de la personne interviewée par le journaliste, et non à l’avis du journaliste. Précisons que ladite personne est historien « spécialiste de la Russie et enseignant à l’Université de Fribourg ». Espérons que ce n’est pas ce qu’il enseigne à ses étudiants
- Dans Le Temps à nouveau, mardi 11 août, p. 5, titre « Samuel Somaruga, l’engagement surprise » : « Fils du conseiller aux Etats socialiste Carlo Somaruga et petit-fils de l’ancien président du CICR, ce médecin généraliste sans appartenance politique est en première ligne pour soutenir le texte concocté par Christoph Blocher ». Après avoir rapporté que Samuel Somaruga aime à rappeler qu’il est le petit-fils d’un homme à la vision universaliste, le journaliste de conclure : « Reste à voir comment cette vision universaliste héritée de son illustre aïeul cohabitera avec la ligne souverainiste défendue par ses alliés de campagne ».
II serait souhaitable que, pendant la campagne, les journalistes qui interviewent partisans de et opposants à l’initiative sur la neutralité soient assez professionnels pour s’abstenir d’y mêler leurs propres commentaires.
Trois quarts des journalistes votent à gauche. Leur demander de s’abstenir de mêler leurs propres commentaires dans leurs interventions est peine perdue: ils sont en mission…
La question de la neutralité n’est pas de gauche ou de droite – c’est une question de politique étrangère.
L’OTAN n’est pas vraiment un « organisme de gauche ».
C’est un organisme militaire supranational qui possède autant de relais à droite qu’à gauche ou au centre.
De même, le Temps n’est pas un journal de gauche.
Etc., etc.
Je propose de réfléchir autrement: la neutralité suisse est perçue comme une menace, car la neutralité suisse possède un potentiel subversif pour l’opinion publique.
Or l’OTAN s’est profondément engagée dans la guerre en Ukraine, et cela concerne les 3 grands pays voisins de la Suisse (France, Allemagne, Italie). Et c’est visiblement pénible pour l’alliance atlantique d’accepter des voix différentes en Europe occidentale, car ces voix pourraient demain devenir populaires ailleurs en Europe, au sein de populations qui ne sont pas forcément convaincues par la politique étrangère de leurs gouvernements respectifs.
Donc, je pense que l’OTAN est à la manoeuvre, pour influencer la population suisse.
La propagagnde russe en Suisse, c’est peut-être un alibi pour empêcher le débat de se tenir dans des bonnes conditions?
Donc, merci de tout coeur à Madame Sandoz de proposer de débattre de cela un peu plus sereinement.
C’est une question de fond, qui mériterait un débat ouvert et sans coups bas.
Chère Madame Sandoz,
Hélas, vous avez raison, et le débat n’aura probablement pas lieu.
Le camp du NON a habilement pris les devants et discrédité d’avance toute tentative d’entrer en matière et d’approfondir la réflexion. La majorité de l’opinion publique semble acquise, et le résultat va être vraisemblablement un rejet massif de l’initiative.
L’interview, hier à la télévision, du conseiller fédéral Ignazio Cassis, présente le subtil retournement des choses: la Suisse ne fait que maintenir sa neutralité comme elle l’a toujours fait, et c’est l’initiative qui voudrait maintenant tout bousculer et proposer une nouvelle neutralité, rigide et néfaste…
En fait, Christoph Blocher ne fait que défendre ses intérêts personnels (l’entreprise familiale poursuit une collaboration avec la Russie), et, comme vous l’écrivez, la plupart des partisans du OUI sont des traitres à leur Patrie ou à leurs idéaux. Donc, tous les anti-UDC et les anti-Poutine (la grande majorité) vont voter NON sans plus se poser de questions.
Si la campagne a débuté le 8 août dans «Le Temps», elle l’a fait déjà le 27 juillet dans «24heures». C’était tellement choquant que j’ai envoyé le 28 une réaction pour le «Courrier des lecteurs», qui ne sera évidemment pas publiée. Je me permets de la transcrire ci-dessous:
1000, ou 26?
24heures du 27 juillet, 1ère page: «La Russie fait la leçon à la Suisse. Un rapport de 1000 pages critique notre démocratie».
Page 14, titre: «La Russie donne des leçons de démocratie à la Suisse. Critiques: Un rapport de plus de 1000 pages pointe des «déficits démocratiques».
Article: «L’ambassade de Russie à Berne critique la démocratie suisse dans un communiqué publié en russe, (…). Selon un rapport de plus de 1000 pages émanant des Ministères des affaires étrangères de Russie et de Biélorussie, la Suisse ferait seulement semblant d’associer ses citoyens aux décisions importantes, notamment en matière de politique étrangère et de défense. Cette prise de position intervient alors que la Suisse s’apprête à voter le 27 septembre sur l’initiative pour la neutralité, portée par Christoph Blocher (UDC) qui vise à inscrire ce principe dans la Constitution fédérale. (…). Le chapitre consacré à la Suisse compte 26 pages et reprend des évaluations d’organismes internationaux…».
Pardonnez cette longue citation. En fait, dans un long rapport de plus de 1000 pages, 26 sont consacrées à la Suisse et contiennent des critiques. Mais l’impression donnée est qu’il s’agit de plus de 1000 pages de critiques à l’égard de la Suisse. J’appelle cela de la désinformation, probablement destinée à torpiller d’entrée de jeu l’initiative pour la neutralité.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, ce journal auquel je suis attaché semble reprendre sur ce sujet les points de vue du journal français Le Figaro, poussant au réarmement et à l’union sacrée contre la Russie. Faut-il le rappeler, Le Figaro appartient entièrement au groupe familial Dassault…
Dans son numéro d’hier, «24heures», que je considérais autrefois comme «journal d’information», montre qu’il est devenu, sur beaucoup de sujets, «journal d’opinion», et sur celui de la guerre en Ukraine et de l’initiative sur la Neutralité, «journal de propagande». Sous le titre «Comment la Russie tente d’influencer la Suisse», une pleine page (avec annonce en première page) discrédite tendancieusement l’initiative et la Russie. Et à la page suivante, un petit article sous le titre: «Renseignement russe: opération déjouée en Suède. Ingérence.»
Tout semble être dit. Et je ne vois pas quel autre point de vue pourra être soutenu, en dehors de petits cercles privés comme votre précieux blog, et peut-être d’un tous-ménages que Christoph Blocher paiera de sa poche.
« Donc, tous les anti-UDC et les anti-Poutine (la grande majorité) vont voter NON sans plus se poser de questions. » C’est malheureusement vrai (comme le reste de votre texte).
J’imagine que quand on sait qu’on est dans le camp du bien et qu’on lutte héroïquement contre de dangereux fascistes, on n’a pas besoin de se poser de question.
Ces gens me font peur. C’est bien-sûr avant tout de leur faute, de ne pas se poser de question et de gober toutes ces âneries, mais c’est aussi la propagande des médias qui est bien ficelée et qui les a amené, petit à petit, à cela.
Il n’y a qu’une certaine presse zurichoise, en partriculier la NZZ qui présente une ligne un tant soi peu critique des évolutions délétères pour notre souverainté. Les médias en Suisse romande sont tous alignés à l’Union Européenne, sans exception*. Je recommande l’excellent ouvrage de Jean-Frédéric Poisson, « La dictature du bien » et qui resitue le terme de « démocrature » inventé par le Suisse Max Liniger-Goumaz. Morceau choisi: « L’opinion publique n’est pas la somme des jugements des citoyens; elle est le produit d’un petit nombre d’acteurs qui décident des faits dignes d’être connus. »
*même le naguère vertueux Pascal Décaillet a tourné sa veste. A présent il peste contre Trump comme tous les autres et vante les mérites de Mélenchon.
La « démocrature » selon Max Liniger-Goumaz: que voilà une excellente définition ! Ce petit nombre d’acteurs n’est pas, en effet, celui de la majorité silencieuse. Cette majorité silencieuse s’exprime discrètement dans les urnes.
Merci chère Madame d’avoir rédigé cet article et comme toujours vous visez juste. Merci également de nous proposer le débat entre Messieurs Raphaël Mahaim et Jean-Daniel Ruch. Puisse Monsieur Favre qui anime l’émission « Infrarouge » sur la RTS – après de longues vacances estivales – nous proposer également un débat intéressant et surtout équilibré.
Il faudrait lancer une initiative pour la neutralité des médias et de la presse …
Les dernières campagnes sur d’autres sujets ont confirmé l’usage de la désinformation (chiffres erronés et affirmations mensongères) ainsi que des stratégies de propagande peu reluisantes.
Mais ce qui est plus inquiétant, c’est que les médias ne sont que le symptôme d’une atrophie généralisée du cortex dans la population.
Car, si les médias osent baser leur narratif sur le fait que les partisans de la neutralité sont des traîtres à la nation avec étiquette « pro-Poutine », c’est que les sondages ont dû confirmer que cette stratégie allait fonctionner. Ainsi, les défenseurs de la paix sont déjà qualifiées des terribles pro-russe. Nos amis écolos sont ainsi devenus les fervents défenseurs de l’industrie de l’armement afin de ne pas perdre leur électorat.
Donc que le citoyen lambda est prêt à gober n’importe quoi. Et je crois que c’est cela qui m’inquiète le plus. La bêtise humaine atteint des sommets et c’est assez inquiétant dans une démocratie.