La campagne relative à l’initiative sur la Neutralité a déjà pris un tour « empuanté ».
Commencée officieusement dès le début de l’été par l’évocation dans la presse des relations entre le Général Guisan et les Puissances limitrophes de la Suisse, moyen discret et lâche de jeter un discrédit sur un grand patriote en laissant sous-entendre qu’il se fichait de la neutralité, la campagne officielle débute, en tous les cas dans le journal « Le Temps » du samedi 8 août (p. 6), par la tonitruante annonce que la Russie « a une volonté de peser ouvertement sur une votation ».
La curée est lancée.
A vrai dire, je n’exclus nullement que la Russie (pour le OUI) comme d’ailleurs probablement l’Union Européenne (pour le NON) cherchent à influencer le résultat de la campagne, car cela devient une habitude internationale favorisée par les développements de la technique. C’est évidemment totalement inadmissible et malhonnête de quelque côté que cela vienne. In casu, en ce qui concerne la Russie, je n’y vois guère son intérêt, car une initiative n’a pas un effet rétroactif – à moins d’une disposition expresse qui d’ailleurs l’aurait dénaturée et aurait dû la rendre nulle. L’initiative actuelle n’exige pas de supprimer les sanctions déjà prises. Le Conseil fédéral était et restera totalement compétent pour décider de la manière dont la reprise ou l’adaptation des sanctions économiques, décidées par d’autres États, permet d’en éviter le contournement. Comme il l’a toujours pu, le Conseil fédéral pourrait certes décider de « réadapter » sa manière de reprendre les sanctions américano-européennes contre la Russie mais l’article constitutionnel ne l’y contraint pas. Il ne peut influencer la décision du Conseil fédéral que pour de nouvelles sanctions. L’article soumis au vote le 17 septembre ne fait qu’énoncer ce qui est la règle internationale de la neutralité en la matière. Rien de nouveau sous le soleil.
L’Union européenne, elle, pourrait avoir plus d’intérêt à influencer la campagne en faveur du NON – et pourrait être tentée de le faire par l’intermédiaire des milieux économiques, voire universitaires (très sensibles au chantage de la coopération scientifique), car le texte constitutionnel renforcerait l’obligation faite aux autorités fédérales de rester à l’écart de l’OTAN et d’une défense commune européenne et de se libérer de toute contrainte par rapport à la politique européenne des sanctions économiques.
Très entre nous, je craindrais plus la tentation d’influence étrangère pour le NON que pour le OUI, quand je pense aux « cris de joie » des USA et de certains Etats européens (la France notamment), quand la Suisse a – peut-être de manière très maladroite – sans autre explication, « repris » les sanctions contre la Russie. D’aucuns ont cru y voir la fin de cette neutralité qu’ils abhorrent d’autant plus qu’elle représente un atout dans l’influence économique et internationale de notre petit Pays.
La vraie malhonnêteté éventuelle, dans la campagne qui vient de débuter, c’est la manière dont certains journalistes, par exemple à l’occasion de l’interview d’un partisan de l’initiative, insinuent que les partisans du OUI sont des traitres à leur Patrie ou à leurs idéaux.
En voici deux exemples flagrants :
- L’article du Temps susmentionné se termine ainsi : « …Les fonctionnaires du Ministère russe des affaires étrangères connaissent leur métier, mais on peut aussi supposer que des suggestions ont pu venir de Suisse. Il y a un milieu pro Poutine très actif en Suisse qui est en bonne intelligence avec Moscou. Des membres de l’UDC se font régulièrement les porte-parole des thèses du Kremlin. Songez à l’élu UDC Guy Mettan, notoirement proche de Moscou, élu vice-président du parlement genevois. C’est une incongruité en Europe ».
Est-ce la sottise ou la malhonnêteté qui a inspiré ces lignes au journaliste ?
- 2e exemple, dans Le Temps à nouveau, mardi 11 août, p. 5, titre « Samuel Somaruga, l’engagement surprise » : « Fils du conseiller aux Etats socialiste Carlo Somaruga et petit-fils de l’ancien président du CICR, ce médecin généraliste sans appartenance politique est en première ligne pour soutenir le texte concocté par Christoph Blocher ». Après avoir rapporté que Samuel Somaruga aime à rappeler qu’il est le petit-fils d’un homme à la vision universaliste, le journaliste de conclure : « Reste à voir comment cette vision universaliste héritée de son illustre aïeul cohabitera avec la ligne souverainiste défendue par ses alliés de campagne ».
II serait souhaitable que, pendant la campagne, les journalistes qui interviewent partisans de et opposants à l’initiative sur la neutralité soient assez professionnels pour s’abstenir d’y mêler leurs propres commentaires.